Gabacho, gavache et autres gavacheries
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La première fois est une expérience toute particulière. Vous maîtrisez les tapas, peut-être même les pintxos, vous avez appris a demander la cuenta et non plus la "nota", à payer par tarjeta, pas par "carta". Vous savez qu'il existe en Espagne d'autres boissons que la sangría, peut-être même qu'une corrida n'est pas nécessairement liée aux taureaux et qu'un francés n'est pas qu'une nationalité.
Vous vous sentez en voie de parfaite intégration ibérique. Et puis, vous tombez des nues. Vous apprenez que les Espagnols ont un petit nom pour vous désigner. "Gabacho". Une fois le coup encaissé, et si le substantif n'est venu accompagné d'aucun complément socioprofessionnel ou physiologique, vous demandez à votre interlocuteur d'où vient ce mot. Le plus probable est qu'il vous rétorque que c'est une expression "de toute la vie".
De toute la vie du plaisantin, c'est certain, mais de celle du castillan, rien n'est moins sûr. Voici quelques considérations qui vous aideront à briller lors de votre prochain dîner en ville :
- Gabacho a son équivalent à Barcelone et à Paris. La plupart des dictionnaires, tant espagnols que catalans et français (page 2), admettent respectivement que gabacho, gavatx (les non Catalans, de terre d'Oc et de France) et gavache (les non régionaux,de terre d'Oïl pour les Occitans, plus septentrionaux encore pour les amateurs de la cuisine au beurre) ont une origine commune, le provençal (ou occitan) gavach qui signifie montagnard, rustre. Côté français citons même les Gavacheries (si), la petite et la grande, entre la Gironde et la Charente (on dit aujourd'hui qu'un 16 et un 17 ne font qu'un 33, la rivalité n'a fait que passer des lettres aux chiffres).
--> D'un point de vue pratique, vous pouvez donc rétorquer à qui vous nomme gaba-chose que nous sommes tous le gabacho de l'autre, dès que l'on regarde au sud, et que nous avons tous notre propre gabacho, pourvu que l'on fixe le nord.
- Il est temps de préciser qu'une autre acception de gabacho, selon le dictionnaire de l'Académie royale espagnole, nous fait aussi prendre de l'altitude: "habitant des coteaux des Pyrénées". À partir de cette explication, il existe une théorie qui justifie le [gab] de gabacho par le Gave de Pau et ses affluents. Une sous-théorie précise qu'il faut plonger jusqu'au Gabas, un autre cours d'eau (et un village). Gave et Gabas étant issus du pré-celtique gaba, la "rivière encaissée". L'idée est en tout cas la même, les gabachos sont les gars du ou des gave(s), puis par extension les ultra-pyrénéens, les Français.
--> Si vraiment le terme de gabacho vous déplaît, répondez que vous n'êtes pas Béarnais.
- Attardons nous un peu sur le cas de gave. Le deuxième sens (page 2) que nous fournit le Trésor de la Langue Française (quelle formule pompeuse pour dire dictionnaire) est également intéressant. Une gave, lis-je, c'est, en Picardie, le "gosier d'un oiseau" (rien de bien nouveau pour les amateurs de foie gras). Tiens donc, la même racine que le gavatx catalan.
--> Si votre compère est gastronome, dîtes plutôt que sans gabacho, point de véritable fuagrá.
- Alors, rien à voir avec la montagne ? Retournement de situation, car qui dit gosier dit grosse gorge, ou, en termes médicaux... goitre. L'Académie espagnole semble l'ignorer, mais Catalans et Français en sont convaincus: les montagnards sont fréquemment goitreux (je n'invente rien, c'est Trésor qui le dit, toujours en page 2). Donc voici le cheminement: on appelle gosier le goitre, puis goitreux les montagnards un peu rustres, et enfin montagnards un peu rustres les étrangers.
--> Vous n'êtes pas tenu de faire le fier à bras sur ce sujet ;-).
- L'histoire des mots rejoint l'histoire des hommes: de même que les trois guerres franco-allemandes ont popularisé deux ou trois épithètes, il y a fort à parier que Napoléon ait contribué à enrichir le lexique espagnol, en diffusant le goitreux mot de gabacho. Besses, le spécialiste de l'argot espagnol, en est en tout cas convaincu [es].
- Reste à savoir comment prendre le qualificatif de gabacho. Selon les dictionnaires, c'est éminemment péjoratif, davantage même que franchute. Il s'agit en fait avant tout d'un contexte. De même que certains Étasuniens noirs se sont approprié le mot Nigga [en], rien n'empêche les Français de se définir en Espagne comme gabachos. Toutefois, si l'on vous appelle "p. gabacho de m.", c'est soit qu'il existe une immense confiance entre votre interlocuteur et vous-même, soit qu'on vous traite de "sale Français de m."
Je ne peux me retenir de laisser le dernier mot à Brassens, qui sur les gavaches et leurs contempteurs en savait plus qu'il n'y paraît.
C'est pas un lieu commun celui de leur connaissance
Ils plaignent de tout cœur les petits malchanceux
Les petits maladroits qui n'eurent pas la présence
La présence d'esprit de voir le jour chez eux
Quand sonne le tocsin sur leur bonheur précaire
Contre les étrangers tous plus ou moins barbares
Ils sortent de leur trou pour mourir à la guerre
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part

C'est aussi avec cette citation de Brassens que Pierre Desproges concluait son formidable requisitoire du Tribunal des Flagrants Délires contre Jean-Marie Le Pen. "Peut-on rire de tout ? Peut-on rire avec tout le monde ?"
Rédigé par:Le Zèbre | le 09 octobre 2007 à 22h25
Très honnêtement, je l'ignorais; mais la comparaison est on ne peut plus flatteuse !
Un bon rappel pour tout le monde, ici par exemple : http://perso.orange.fr/felina/doc/extr_dr/desproges.htm
Tiens, je m'aperçois que le dernier papier peint de ce blog est assorti à ton pseudo. Bonsoir à toi, ou la même chose en coréen.
Rédigé par:Mathieu / Mateo | le 09 octobre 2007 à 22h50
Excellent article, je me suis régalée et en plus j'ai la chance de pas être béarnaise bien qu'étant tout près d'eux je serais solidaire quand même...
Matthieu il faut diffuser cette analyse, publie-la là ou tu peux, suis prête à t'aider pour la traduire en espagnol...Excellent, excellent, bien longtemps que j'attendais quelque chose de la sorte.
En tous cas merci!
Rédigé par:Vava | le 18 octobre 2007 à 23h16
Merci beaucoup "Vava" (ça y est, je viens de te situer), tes compliments me font très plaisir.
Pour la publication, je ne suis pas certain que cela mérite un autre support que ce blog. Il s'agit juste de quelques infos glanées à droite et à gauche et mises en forme à des heures indécentes. Comme je disais ailleurs, il est probable qu'un linguiste venant à lire ce billet trouverait la reconstitution peu académique.
Quant à la traduction, je te remercie de me proposer ton aide, mais j'ai la faiblesse de croire que c'est déjà fait :
http://mathieu1.typepad.com/blog/2007/10/gabacho-de-m.html
Ce n'est pas vraiment une traduction, c'est la première version de l'histoire, en castillan. Mais si tu y détectes quelque erreur, je suis preneur !
Besos.
Rédigé par:Mathieu / Mateo | le 19 octobre 2007 à 22h15
En cas d'intégration totale, pourquoi se sentir concerné? Los gabachos serán los franchutes de Francia, no los expatriados, ¿no?
Rédigé par:Géraldine | le 30 avril 2008 à 10h33
Pues no. En tout cas, moi je continue d'être un gabacho pour tous mes collègues -avec mon accord complice-, et je le vis bien ;-).
Rédigé par:Mathieu / Mateo | le 30 avril 2008 à 13h04